Parisien(s)

Parisien(s) 6

Sortie de tunnel

Last tango in Paris

Alors que le pays émerge timidement de grèves à répétitions, et accueille sans comprendre un énième remaniement ministériel, le temps à l’automne, et en particulier cette satanée pluie bretonne, n’incite qu’à rester chez soi, entre un thé Sur le Nil, et la chaleur d’une couette bien remplumée, un bon livre entre les mains.

Loin du Goncourt

I love Paris

Et quand on sort malgré soi (ou qu’on voyage à travers champs), conjecturant autour de 2012, de la possible candidature d’un François Fillon ragaillardi par son statut d’incontournable, ou encore de cette guerre des « monnaies » qui ouvre sur une paupérisation plus flagrante de l’occident, on préfère prosaïquement épiloguer sur le charme de la « pâtissière » des Deux Magots, s’envoyer une bonne bouteille à l’Os à moelle de Thierry Faucher, s’installer confortablement au Duke’s, rue de la Paix, ou trainer encore et encore à la recherche de bons livres.

D’ici peu, Tokyo.

Japon.

A nouveau…

Diverseries parisiennes

Japon.

Tandis que beaucoup de pays qu’on a aimés tendent à s’effacer à mesure qu’on s’en éloigne, le Japon que j’ai rejeté prend maintenant plus d’importance. Le souvenir d’un admirable « Nô » s’est glissé et s’étend en moi.

C’est leur faute aussi avec leur maudite police. Mais voilà, la police ne gêne pas le Japonais, il l’aime. Il veut l’ordre avant tout. Il ne veut pas nécessairement la Mandchourie, mais il veut de l’ordre et de la discipline en Mandchourie. Il ne veut pas nécessairement la guerre avec la Russie et les États-Unis (ce n’est qu’une conséquence), il veut éclaircir l’horizon politique.

« Donnez-nous la Mandchourie, battons la Russie et les États-Unis et puis nous serons tranquilles. » Cette déclaration d’un Japonais m’avait tellement frappé, ce désir de nettoyer.

Le Japon a la manie de nettoyer.

Or, un lavage, comme une guerre, a quelque chose de puéril, parce qu’il faut recommencer après quelque temps.

Mais le Japonais aime l’eau, et le « Samouraï » l’honneur, et la vengeance. Le « Samouraï » lave dans le sang. Le Japonais lave même le ciel. Dans quel tableau Japonais avez-vous vu un ciel sale ? Et pourtant.

Il ratisse aussi les vagues.

Un éther pure et glacé règne entre les objets qu’il dessine; son extraordinaire pureté est arrivée à faire croire merveilleusement clair leur pays où il pleut énormément.

Plus claires seraient encore si c’est possible leur musique, leurs voies de jeunes filles, pointues et déchirantes, sortes d’aiguilles à tricoter dans l’espace musical.

Comme c’est loin de nos orchestres à vagues de fond, où dernièrement est apparu ce noceur sentimental appelé saxophone.

Ce qui me glaçait tellement au théâtre japonais, c’était encore ce vide, qu’on aime pour finir et qui fait mal d’abord, qui est autoritaire, et les personnages immobiles, situés aux deux extrémités de la scène, gueulant et se déchargeant alternativement, avec une tension proprement effroyable, sorte de bouteille de Leyde vivante.

*

Je ne suis pas de ceux qui critique les Japonais d’avoir reconstruit Tokyo de façon ultra-moderne, d’y avoir mis plein de cafés, genre Exposition des Arts Décoratifs (Tokyo est cent fois plus moderne que Paris). D’avoir adopté la nette et pure géométrie, dans l’ameublement et la décoration.

On pourrait critiquer le Français d’être moderne, non pas le Japonais. Le Japonais est moderne depuis dix siècles. Vous ne trouverez nulle part, au Japon, trace si minime soit-elle de ces prétentions stupides dans le genre de ce qu’on a appelé style Louis XV, Directoire, Empire, etc.

Pour trouver quelque chose de beau en France, pour avoir une chaise à peu près convenable (pour autant qu’une chaise soit quelque chose de convenable), comme aussi une peinture, un tableau honnête et clair, il faut arriver au XVIe siècle et au XVe. Quand vous regardez un tableau de Clouet (et ailleurs, de Memling, Ghirlandajo, etc), il y a quelque chose de juste, d’assuré, de paisible là-dedans, d’attentif. Après vient le siècle pompeux, puis « le stupide XIXe siècle », « le siècle de la maladie du coeur ». Depuis le XVIe siècle, l’Européen se perd, et il faut qu’il se perde, c’est évident, pour qu’il se trouve.

Au Japon, rien de pareil, tout fut toujours net, sans surcharge. On ne peint même pas les maisons, ni les chambres, on ne tapisse pas, on ne connait pas ce genre de prétention.

Le même matériau pour tous, riches ou pauvres, et qui n’est jamais laid: le bois.

Évidemment, la géométrie moderne est froide. Celle du Japon le fut toujours. Mais ils l’ont toujours aimée… D’ailleurs le Japon qui « imite », n’imite pas n’importe quoi. Il n’a pas imité le style 1900 à la molle complaisance de bourgeois satisfait. Cette idée n’est venue à aucun Japonais. Mais le style ultra-moderne est fait pour lui, ou plutôt était le sien avec d’autres matériaux. Dans les villages, si l’on construit un nouveau café, il sera ultra-moderne. Il n’y a pas d’intermédiaire.

L’Européen, après bien des efforts, est arrivé à se faire petit devant Dieu.

Le Japonais ne se fait pas seulement petit devant Dieu, ou devant les hommes, mais encore devant la plus petite des vagues, devant la feuille recroquevillée du roseau, devant un lointain de bambous qu’il voit à peine. La modestie sans doute recueille sa récompense. Car à aucun autre peuple, les feuilles n’apparaissent avec tant de beauté et de fraternité.

Henri Michaux – Un barbare en Asie, 1933

Petite M’Amie – Coffee

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5 réflexions sur “Parisien(s) 6

  1. Effectivement, la pâtissière a l’air aussi appétissante que sa marchandise. Et si elle est aussi fondante que le macaron en vis-à-vis et dont j’ai récemment fait l’expérience, j’espère que son copain a conscience de son bonheur.
    Post ambigu, entre obsession du Japon et plaisir de se lover parmi ces petits moments parisiens. Mais le beau texte de Michaux et la voix lolitesque de Petite M’amie semblent finalement porter l’estocade : ce sera le Japon.

  2. @ Eled: Oui, Michaux a longtemps regretté certains parti-pris malgré l’époque dépeinte, et la nouvelle édition comporte un addenda à ce sujet. Reste qu’il arrive parfois à étonner, voir toucher juste dans son analyse à l’emporte-pièce et un rien amère.

    @ Olrik: Au delà de la question de savoir si la « pâtissière » est prise ou non, il est indéniable que son sourire perce à lui seul la grisaille parisienne (et le service parfois ronchon des Deux Magots). Et puis il y a ce macaron à la rose et aux framboises de Pierre Hermé. Le brouhaha du café, la valse des serveurs, et le spectacle de St-Germain-des-Prés.

    Sinon je ne sais pas vraiment où va se nicher l’obsession pour le Japon chez moi. C’est certes un incontournable de ce blog et de ma vie en particulier, dans une sorte de curiosité sans cesse insatisfaite. Mais c’est également la même curiosité qui m’anime quand il est question de mon pays d’origine et de sa culture.

    Simplement, ma vie se dessine désormais plus là-bas qu’ici.

    Pour autant, question café, je me refuse toujours à choisir entre BB et Petite M’amie. 😉

    Clarence, infidèlement vôtre

  3. Joli post…qui m’a donné l’envie d’un passage en la capitale (je passe sur la patissière et son macaron)… Ça me donnerait l’occasion de récupérer certain Sésame…

    Me faudra suivre certains conseils de lecture, notamment Michaux… Je suis tout de même outré du découpage du livre de Jean-Luc, il mérite d’être au centre de la photo, non à l’extrême droite…

  4. Avec le décalage horaire, j’ai parfois du mal à me rendre compte à quelle vitesse le temps passe vite pendant ces congés… Surtout quand on est au soleil et que le voit que rien ne change sur la capitale en regardant la météo et le reste…

    Mais c’est peut être cela qui fait son charme à cette ville que l’on apprécie jusqu’à certaines limites ! J’ai suivi ton conseil je prend du bon temps du côté de la Guadeloupe en gardant un oeil sur les personnes qui me sont proches je ne t’apprend rien je pense que tu as été l’un des premiers au courant… La rançon de l’ingratitude ?

    Et puis sans Paname, il n’y aurait jamais eu « Lords Of Paname » alors je lui doit bien ça la coquine… J’espère avoir de quoi tenir jusqu’à ton retour au détour d’une terrasse en buvant frais que ce soit dans le froid ou sous les cocotiers… Et puis je vais finir par croire que ma mère avait raison… La vérité se trouve dans les livres ! J’en ai fait le triste expérience pendant mes vacances…

    A très bientôt j’espère,

    Bdiddy, Born to Run and fast when he can…

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