Voyage(s)

La possibilité d’une île

Là-bas, au loin

L’île aux enfants…

Quand j’ai fait la proposition d’aller visiter l’île d’Ōkunoshima (大久野島), toute proche et à l’histoire particulièrement intéressante, j’ai du faire face à une assemblée de moues dubitatives, entre regards fuyant et envie digne d’une visite à un lointain aïeul cancéreux, dans un concert de litanies d’où émergeait comme un sempiternel refrain, le même argument massue :

”気持ち悪い”

Ce n’est pas tant l’histoire militaire aux relents délétères, derrière la façade de l’île paradisiaque, qui émeut ou effraye mes interlocuteurs, déjà formés à l’expérience, et totalement insensibles aux remugles du passé. Mais plutôt une vague histoire de fantômes, et d’atmosphère pesante, dont cette île semblerait l’indissociable alibi. La mauvaise réputation quoi.

C’est donc seul et content de l’être, que je partais à la découverte d’une île longtemps tenue secrète, fuyant les inquiétudes non-fondées de ma belle-mère, circonspecte sur mes capacités à évoluer sans accompagnement nippon.

A cela, je crois avoir souri.

J’ai un peu plus de trente ans, et cela fait bien 10 ans que je voyage à travers l’archipel, alors au diable la bienveillance maquerelle et les menaces superstitieuses me promettant une douche de sel à mon retour !

Panorama & train-train

Perfect day

La matinée radieuse annonçait une journée ensoleillée et lourde, et c’est un astre déjà haut qui m’accueillit à mon arrivée à Tadanoumi, la petite gare locale. Pourtant encore loin de son zénith, le soleil était déjà mordant. Aujourd’hui, il ne pardonnera rien. Un cagnard qui surprend mais laisse une sensation méditerranéenne pas forcément désagréable, après le ronron de la climatisation permettant presque de s’assoupir, bercé par le doux chant des rails, alors qu’on préfèrerait dévorer des yeux l’agréable panorama de la côte, défilant à une allure pagnolesque.

Quelques touristes japonais visiblement venu pour se faire peur, balisent le chemin vers le petit port, où un ferry fait la navette vers l’île. J’en profite pour m’en griller une et payer mon ticket à l’obaa-san qui tient un petit comptoir de cigarettes. Elle aussi en profite pour me demander d’où je viens et si je compte rester dormir sur l’île. Je suis français et à ce que je sais, aucunes chances de me voir passer la nuit sur place. Pas ce soir du moins. Je lui achète des cigarettes et une bouteille de Lemon-Tea Kirin. Elle sourit en regardant mon visage de blanc aux lunettes de soleil rose. Je souris aussi, et je lui propose de les essayer. Refus sympathique et goguenard.

Au loin, on aperçoit déjà le petit ferry approchant.

Port paisible

Le ferry met une bonne dizaine de minute avant d’atteindre le débarcadère de l’île. Sur place, un minibus attend les quelques touristes pour les emmener vers le site le plus vivant du coin: L’hôtel-Resort, avec ses courts de tennis, sa piscine, son restaurant et le musée relatif à l’histoire des lieux à deux pas. Une japonaise voyant que je reste indécis, m’enjoint de monter.

Je passe. J’ai envie de découvrir l’île à mon rythme. Et à pieds. Je regarde le minibus s’éloigner et la moue pleine d’incompréhension de la dame.

Je prend la direction inverse.

Road 666

L’île du Docteur Moreau

A ma droite, une petite route serpente à travers l’île. Permettant d’y découvrir la majeure partie des sites militaires à l’abandon, désormais étouffés par une végétation luxuriante. J’y croise quelques japonais circulant à vélo, loués depuis l’hôtel, distant de plusieurs kilomètres, mais venu en famille, ils s’arrêtent à peine. A l’ombre d’un premier petit tunnel, on distingue la silhouette imposante d’un premier bâtiment.


The power plant

Il s’agit de l’installation électrique de l’époque, désormais vidée de tous vestiges du passé, laissant désormais la façade décrépie aux lierres, au soleil et l’histoire.

Une petite barrière m’interdit d’aller visiter les lieux. Je reste sur le seuil, rongé par l’envie et la curiosité. Quelques cyclistes passent non loin.

Tant pis, je ferai mon gaijin insortable une prochaine fois.

De loin…

Playa Blanca

Mais à défaut de pouvoir « explorer » plus près les vestiges du passé, l’île se révèle à vous à travers sa nature.

La végétation est luxuriante, dense, diverse, et d’innombrables sentiers partent se perdre et vous perdre dans ce dédale de verdure, plongeant les lieux dans un calme et une quiétude rare. Entre pentes permettant d’apprécier un époustouflant panorama, ou dénivelés se jetant sur des plages désertes, où la sensation d’être seul au monde, mais à distance appréciable d’un environnement urbain dense reste saisissante.

Eden

Pourtant, tapi au sein de cette végétation, ou au détour de cette petite route serpentant à travers l’île, les méandres du passé se rappellent toujours à vous.

Des fours, des bunkers, des puits, des installations. On ne saurait dire à quoi ils servaient.

Tout repose désormais dans le silence.

Et il n’appartient plus qu’aux lapins et aux touristes curieux d’errer dans les lieux.

Ruines (habitées et soit-disant hantées)

Epilogue

Alors que je me croyais hypothétiquement seul sur l’île, le hasard voulut me faire rencontrer un japonais, tout droit venu de Tokyo, et aussi avide que moi de parcourir ce coin idyllique, entourés de beautés adjacentes, aussi bien naturelles que ces fameuses ruines militaires, à l’histoire si spéciale. Et cette fois-ci, nous ne nous faisons pas prier pour sauter les barrières et explorer les lieux.

Lapin et prise de vues

C’est ensemble que nous poursuivrons notre tour du propriétaire, avant d’être embarqué par des ouvriers locaux à l’arrière de leur camionnette, soucieux de ne pas nous voir déshydratés avant d’atteindre le resort, canicule aidant.

Délicieuses variations autour du poulpe

On finira par se savonner dans le sento local, et après avoir partagé bières et poulpe frit (la spécialité des lieux – hautement recommandé), nous regarderons avec une certaine hébétude la faune importée, massivement regroupée autour ou à l’intérieur de l’hôtel, à prendre le frais. Une faune occupée à ronfler, crier, jouer, picoler et suivre en meute le parcours fléché du touriste lambda, à visière et ombrelle, ignorant proprement la plupart des sites intéressants et la beauté naturelle de l’île, se concentrant dans une visite expéditive du musée et du resort, tels des fantômes vivant au présent.

Les déboires du tourisme

Ōkunoshima peut souffler.

Ce n’est pas demain la veille que ses richesses et son histoire oubliée risquent d’être rattrapé.

Enfin prions. Avec les japonais, on ne sait jamais…

***

大陸行進曲 徳山 璉、久富吉晴、

波岡惣一郎、男声合唱団

PS: Tiens, et en parlant de fantômes, il semblerait que les esprits (assurément chagrins) m’aient joué un mauvais tour sur cette photo. Certains pensent que le bacille de la peste, habitant encore le coin, s’est amusé à se glisser dans le cliché, histoire de. A cause de ça, je vais y avoir droit, au bain de sel.

Saloperie de superstition…

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27 réflexions sur “La possibilité d’une île

  1. Autant, je trouve tes posts forts plaisants à lire, autant celui-ci, mazette, un régal…

    Les ruines (encore que face à l’invasion des plantes, sur certaines photos, Jayce et son anneau de lumière ne furent pas de trop) et les lapins te vont bien au teint…

    Connaissant le bougre et sa manie des portraits à lunettes , je ne doute pas que tu as ressenti une pointe de déception face au refus de ta vendeuse de tabac de se faire tirer le portrait…

  2. @ Eled: Si jamais tu venais dans les parages, tu sais ce qu’il te reste à faire.

    @ A.rnaud: Peut être est-ce dû au plaisir que j’ai pris en visitant cette île…

    Pour le refus, non, pas de déception. Recevoir un sourire, c’est amplement suffisant.

    @ David: Mais de rien. 😉

    @ Older: Oui, faut pas hésiter à venir crapahuter dans les parages. Mais obon, je déconseille. Trop de monde.

    Clarence, crapahuteur

  3. kya–!! Les ruiiiiines!!! J’adore « haikyo(廃墟) »!! ^^
    J’aime bien surtout les ruines des vieux usines, des sites militaires à l’abandon like this…
    Oui, je suis haikyo maniac, yeah!!! (I know I’m a strange girl… -_-; )
    気持悪い? ohlala, elles ont peur des fantomes?
    mais je ne pense pas comme ca, j’ai interrse seulment sur leur histoires, ancien style way of life, des utiles we can’t see anymore now… & c’est tres bien kitche, sometime ^^

    de plus, Ils sont mignion les lapins 🙂

    Clacla, je veux aller au Gunkan-jima(軍艦島=ile de battle ship) some day!!

    Emi, elle aime des ruines with rabbit’s heart

  4. haha j’ai une copine qui est allé vivre 3 ans à Paris et en a profiter pour faire un peu le tour des pays d’Europe, à son arrivée en France, elle a eut la même réaction que toi quand elle a proposé aux gens d’aller visiter Auschwitz…

    Sinon ouai, ça donne envie tes photos !

    @ emi : oui moi aussi ça m’interesse Gunkanjima, un ami français m’en a parlé récemment et compte faire un petit reportage dessus.

  5. Un voyage en solo dans un tel trou perdu est assurément le ticket gagnant. Entre deux tranches de bitume urbain, une expérience bonne pour l’âme.

    Sinon, bacille de la peste je ne sais pas, mais appareil photo mal nettoyé sûrement! Mate-moi un peu cette grosse tache bleue en forme de X (évidemment) que l’on voit sur tes photos en portrait où il y a du ciel. Je n’ose pas imaginer dans quels endroits tu l’as trainé!

  6. quelle belle expédition, et toi tu joues à Alice aux pays des merveilles… même le lapin était là pour te saluer, bon, mais t’es pas arrivé en retard… Oui, tu l’as bien mérité le bain de sel.

  7. @ L’homme de l’ORTF: Ca suffisait pas le générique de Casimir ? Alors promis, la prochaine fois que j’y retourne, je penserai à toi et Omar Sharif ! 😉

    @ Emi: On your web site (« Haikyo defla(tion)-spiral »), they could do lot of pics of the interior building… ;_;

    I WANT GO BACK !!!!! >o<

    And explore Gunkanjima as well.

    J'espère que tu n'as pas peur des lapins et des fantomes ? 😉

    @ Jud: En même temps, Auschwitz, c'est spécial, et c'est pas la porte à côté. Et à ce que je sais, aucun polonais habitant dans les parages n'a jamais visité le coin. On ne badine pas avec le devoir de mémoire.

    @ Older: Oh my ! Un effort sur la syntaxe. Ou tu vas finir par oublier ton français… Ostie de calice !

    @ Olrik: "mais appareil photo mal nettoyé sûrement!" Clair que là où il a trainé…

    Enfin bon, il m'a rendu de bons et loyaux services ce petit lumix. Mais il est temps d'en changer. Tu conseilles quoi pour un mec qui cherche avant tout la simplicité et un minimum de confort pour un maximum de résultat, sans l'encombrement.

    Le Sony Nex-5, ça te parle ?

    @ Lucia: Oui, c'était un peu l'île des merveilles, entre ruines, lapins et thé au citron glacé. Mais l'endroit garde un petit goût de roquefort…

    Peut être histoire de rendre le quotidien… un peu moins quotidien. 😉

    Clarence, Schools out for summer

  8. Après avoir lu ce post, je me dit que j’ai vraiment besoin de prendre des vacances pour me déconnecter un peu… Et surtout après avoir été voir Inception au cinéma ! Je comprends mieux maintenant la notion de vendre du rêve…

    Bdiddy, West Indies dreamer

  9. « Le Sony Nex-5, ça te parle ? »

    Du tout. Ça fait longtemps que je ne suis plus trop l’actualité des nouveaux modèles, même si ça devrait changer l’année prochaine avec un nouvel achat.
    A priori, la note finale et tous les inconvénients repérés sur Dpreview ne font pas très envie. Mais quand je vois les exemples dans leur galerie, comparés à mon vieux Nikon et surtout à haute sensibilité, c’est quand même loin d’être dégueulasse et ça peut largement te faire l’affaire.

    A tester avec attention en magasin sans doute.

  10. Ah ouais fort plaisant ce article !

    J’avais déjà entendu parler de ces ruines par un pote et dans un magazine…

    Mais en fait c’est un super endroit pour faire un lieu de vacances !!!

    N7, profiter de la crise pour mieux arnaquer

  11. Je crois que leur vision du « Aller, ça doit être trippant ! On pourra même se faire un cache-cache qui finira sans doute en bonne vieille partouze » est assez différente de la notre. Si j’avais le temps et l’argent, j’irais tout de suite moi.

  12. Vraiment super, ça donne me donne vraiment envie d’y retourner.
    j’aurais piqué une tête dans l’eau (et oui je sais nager maintenant)
    bon c’est quand que je paie mon coup sur paname?

  13. Ca semble être une destination magnifique, et avec une histoire pour le moins intéressante…
    Je la mets sur ma liste des iles de Seto à voir , avec Naojima et Inujima. Thank you.

  14. @tokyomonamour: Pourquoi Inu Jima ?
    (j’ai rien contre, c’est juste la première fois que j’entends quelqu’un qui veut y aller… mais bon en même temps, je suis habitué aux gens qui ne comprennent pas ma « passion » – le mot est fort j’en conviens – pour Ogi Jima).

    Et puis s’il y a des trucs intéressants que j’ignore, n’hésite pas à partager, j’y serai de passage en octobre.

  15. @ Bdiddy: Te prends pas la tête et pars ! 😉

    @ Olrik:
    Merci du conseil. Je tâcherai de voir si quelque chose me plait.

    Pour l’instant, c’est pas gagné…

    @ Alex: En même temps, ça dépend des gens et les gonzesses généralement, tu sais ce que c’est (enfin regarde Emi, elle, elle en veut !)…

    Alors dès que tu peux et que les finances le permettent, faut pas hésiter à tenter la promenade.

    @ mon témoin: Ouais, t’as intérêt. Surtout que je vais crécher dans le voisinage. T’auras plus d’excuses comme ça.

    Alors économise sur le ponçage ! En attendant de payer ton coup sur paname (bientôt bientôt).

    @ L’amoureux de Tokyo: Comme ce que je disais aux camarades: « Faut vraiment pas hésiter à passer dans les parages ». Alors même si l’article et les photos parlent d’eux même, je pense que l’envie était déjà là.

    Il n’y a plus qu’à vous souhaiter un bon séjour !

    PS: Par contre, une petite remarque concernant les commentaires sur votre blog, est-ce obligatoire de se créer un compte pour laisser une trace ? Il ne serait pas plutôt préférable d’avoir d’autres type de commodités ? Là, j’ai la flemme d’aller m’y manifester…

    @ David: Inu Jima ? Comme répond notre ami tokyoite, c’est surement à cause de l’usine et de son histoire au caractère particulier, récemment réhabilitée et rénovée pour devenir part intégrante (et nouveau pavillon « artistique ») du Seto Art Project. Je recommande également la visite d’ailleurs.

    Sinon, on pourrait aussi parler de Shodoshima et de ses olives (j’en reviens à l’instant même), Omishima et ses plages, Sensuijima et son onsen spécial, et beaucoup d’autres coins qui se finissent par jima ou shima…

    Des beautés attrayantes et intéressantes dans les parages, c’est visiblement pas ce qui manque.

    Clarence, Seto lover

  16. Ha? Effectivement, c’est plutôt emmerdant de devoir se connecter a chaque fois.
    J’ai modifie les paramètres pour que l’on puisse laisser des commentaires en free… Merci de la remarque.

  17. @ tokyomonamour et Clarence.

    Merci pour l’info.
    Sinon, ouais, je connais Shodoshima, j’aime beaucoup aussi ; et je pense qu’on peut me classer dans la catégorie « Seto lover » aussi, c’est la première chose que j’ai découverte au Japon et elle reste ma préférée. Comme brièvement mentionné précédemment, j’y serai en octobre, justement pour le Setouchi Festival, j’en trépigne d’impatience.

  18. Plus que du Houellebecq, je dirais surtout Angot. Mr Boddicker : ma bite, mes couilles, ma vie au Japon, ma gueule. De la littérature moderne narcissique, quoi !

    • Merci Friedrich. On espère rapidement te revoir pour une séance d’analyse, qu’on espère de nouveau pleine de finesse.

      Mais à choisir, ce billet me paraissait plus indiqué pour l’analyse.

      Quant à discuter philosophie, Clarence aime bien celle de Philippe Nicaud.

      Mes amitiés à Ayn.

      Clarence, moderne narcissique

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